Françoise Sagan : « Avec mon meilleur souvenir » & « Derrière l’épaule »

Comme voulu, pour continuer dans ma série Sagan, je viens de boulimer (néologisme personnel qui signifie gloutonner avec boulimie, gloutonner étant un néologisme personnel…) deux livres singuliers de Françoise Sagan, oeuvres qui ne sont ni un roman, ni une pièce de théâtre.

« Avec mon meilleur souvenir » est un livre publié en 1985, où elle parle de ses rencontres avec des êtres qui lui ont été chers. Êtres qui peuvent être des personnes réelles (Billie Holiday, Orson Welles, Rudolf Noureev, Jean-Paul Sartre) ou morales (on dirait plutôt virtuelles de nos jours), comme le jeu, la vitesse, le théâtre, la ville de Saint-Tropez… et tant d’autres.

« Derrière l’épaule » est un livre écrit près d’une quinzaine d’années plus tard. Il prend la forme d’un essai où « la Sagan » s’est obligée (plutôt mal gré en croire ce qu’elle écrit) à relire sa bibliographie (les romans uniquement) dans l’ordre chronologique, et à commenter chacun d’entre eux. Elle nous donne un oeil critique sur chacun des ouvrages, et nous livre des anecdotes sur l’époque où chacun a été écrit, sur sa vie, sur elle-même (un peu, mais pas trop). Cet essai est un excellent listing de pointeurs qui nous désignent quels seront les prochains romans d’elle qu’on aura envie de lire, et ceux qu’il conviendra d’éviter.

Ces deux ouvrages ne sont pas à proprement parlé autobiographiques, bien qu’ayant certainement inspirés le film qui vient d’être tourné sur elle. Ils décrivent un peu sa vie, sa vision des choses, la femme qu’elle était, sa sensibilité, ses doutes, ses hauts, ses bas. Par pudeur, ou pour ne pas blesser ceux qui lui sont proches, ou tout simplement par oubli, elle laisse aussi des zones d’ombre, dont on devine le contenu à demi-mot.

J’ai, à la suite de la lecture de ces deux livres, le même sentiment qu’après avoir vu le film qui se veut biographique. Ce sentiment d’avoir découvert une femme intelligente, paradoxale, simple et complexe, humaine et détachée, flegmatique et parfois déprimée, mais surtout, ayant une vision juste de la vie, des Hommes, de leurs désirs, de ce qui les anime, de ce qui les blesse…

Il est assez rare que je fasse une citation ici même. Mais en l’occurrence, il n’y a pas une mais deux raisons pour que je fasse celle qui va suivre.

Tout d’abord, j’ai toujours pensé qu’il existe des liens familiaux qui nous unissent à certaines personnes, sans que pour autant, nous n’ayons de façon évidente quelque ancêtre commun dans notre arbre généalogique. Il s’agit en quelque sorte d’une famille qu’on se construit, qu’on compose, plutôt qu’une famille que le sort nous impose. Pour mettre un mot à cette notion, un ami m’a une fois parlé de « génétique affective », terme que je trouve élégant et que j’utilise dorénavant. Or, quelle ne fût pas ma surprise de voir madame Sagan donner elle aussi une définition de cette notion. Cette citation illustre bien ce que j’ai appelé « la justesse dans sa vision de la vie et des Hommes ».

La deuxième raison qui m’invite à reprendre cette citation, c’est que Sagan donne dans la toute dernière phrase de ce paragraphe (certainement sans le savoir) une définition de la frontière (du point de vue affectif) qui sépare le monde de l’adolescence de celui de l’adulte.

Ce paragraphe est extrait de « Derrière l’épaule », dans le chapitre qui traite de son roman « Un orage immobile » :

<< […] j’ai toujours pensé qu’il y avait des familles sur la terre et que, en plus de ceux qui partagent votre sang et votre enfance, il y a aussi les familles du hasard, ceux que l’on reconnaît confusément comme étant son parent, son pair, son ami, son amant, comme ayant été injustement séparé de vous pendant des siècles que vous avez peut-être partagés sans vous connaître [ndr: rappelons que Françoise Sagan se dit athée depuis ses 14 ans, et qu’elle ne croit pas en la réincarnation]. Ça n’est pas ce qu’on appelle la famille de l’esprit ni celle des corps, c’est une parenté faite de silences, de regards, de gestes, de rires et de colères retenus, ceux qui se choquent ou s’amusent des mêmes choses que vous. Contrairement à ce qui se dit, ce n’est pas pendant la jeunesse qu’on les rencontre le plus souvent mais plus tard, quand l’ambition de plaire est remplacée par l’ambition de partager. >>.

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